Une Semaine en Compagnie

Dans le cadre de l’événement « Une semaine en compagnie »

Le Collectif 12, le TGP-CDN de Saint Denis, ARCADI Île de France et la Maison des Métallos organisent le SAMEDI 7 DECEMBRE (à 16h, à la Maison des métallos), le débat suivant :

Festival de la Jeune Création, solution ou symptôme?

La multiplication des festivals dédiés à la « jeune » création, à l’émergence ou aux «nouvelles formes » est-elle le signe d’une ouverture des programmations ou le symptôme de leur blocage ? À quoi servent-ils ? Quelle place prennent-ils dans le travail des compagnies ? Quelle place prennent-ils dans les politiques de programmation ? Comment sont-ils vus par les analystes ? Pour répondre à ces questions, nous avons demandé à des compagnies d’exprimer leurs analyses ou leurs ressentis dans des textes dont la lecture ouvrira cette rencontre. Nous invitons quelques-un(e)s de celles et ceux qui sont à l’initiative, qui participent ou s’intéressent à ces événements,à réagir à ces contributions et au texte critique de Diane Scott, Émergence ou l’institution et son autre (Théâtre / Public, janvier / mars 2012, n°203).

débat avec des membres du Collectif 360 ; Claudine Girones, créatrice du festival Turbulences ; Emmanuelle Jouan, directrice du Théâtre Louis Aragon de Tremblay-en-France ; Christophe Rauck, directeur du TGP – CDN de Saint-Denis et futur directeur du Théâtre du Nord ; Diane Scott, metteure en scène ; Marjolijn Van Heemstra, metteure en scène

modéré par Joëlle Gayot, critique théâtrale

Infos pratiques :
Le samedi 7 décembre à 16h
à la Maison des Métallos
entrée libre, réservation conseillée info@maisondesmetallos.org ou 01 48 05 88 27

———————————————————————————————————–

Appels à participation décembre 2013

Pour répondre aux questions évoquées ci-dessus, nous avons demandé aux compagnies d’exprimer leurs analyses ou leurs ressentis dans des textes dont la lecture d’extraits significatifs ouvrira la rencontre.

———————————————————————————————————–

XVI.

La question de l’émergence pose une question de base, celle de la définition. Parce qu’on aura beau appeler émergence tout ce qui se trouve à la périphérie de l’Institution, on ne fera jamais que caractériser une forme en s’abstenant prudemment de parler de contenu.

Car s’il est une tendance, largement promue par l’Institution culturelle du théâtre, c’est bien pour le théâtre de s’autoréférencer jusqu’à la caricature, et de vouloir obstinément faire du neuf avec du vieux. Ce qui a été à l’origine défendu comme une richesse – un patrimoine culturel à défendre par pédagogie – est devenu un cocon d’étouffement de la création. On nous revend éternellement les mêmes Corneille, les mêmes Shakespeare, les sempiternels Ibsen, et Duras – la liste est longue, et Prévert même, paix à ses cendres, pourrait bien y figurer. Il n’y a qu’à effleurer la programmation des grandes scènes de l’Institution. Des pelletées de vieilleries à n’en plus finir, qu’un public tout aussi sclérosé vient applaudir. On en vient même à rire de Molière, le pauvre, lui qu’on aimait tant, à rire non pas de ses mots, de son esprit, des ses pièces, mais bien du théâtre de genre qu’il est devenu. Car Molière l’anti-institutionnel est devenu une Institution, parmi d’autres, une institution par laquelle il semble absolument impossible de ne pas passer. C’est que le théâtre institutionnel appartient à un lobby particulier, microcosmique, original, qui pourrait être drôle également s’il n’était pas aussi borné et réactionnaire : le lobby du musée de la culture, où l’on aime rien tant que de venir admirer les vieilles œuvres entre « amis », et à les programmer pour l’édification des « jeunes ».
La puissance de cette manie de la référence est telle qu’elle s’est insinuée jusque dans les mœurs de cette intelligentsia de la création contemporaine, qui aime tant à parler des figures du passé pour éviter de se poser la question du présent. Elle le fait d’ailleurs également pour sa propre survie, afin même d’être autorisée par l’Institution à se la poser, cette fameuse question du présent, qui devrait pourtant brûler les lèvres de tout créateur émergent. Cette obsession de la référence s’est insinuée jusque dans les filons de sélection des jeunes créateurs, parmi lesquels les plus jeunes promus sont souvent ceux qui, par nature ou par calcul, ont le « génie » de « monter un Tchekhov » ou de revisiter tel ou tel Mythe du Théâtre. Il est alors de bon ton, pour de grandes scènes nationales, de montrer patte blanche question émergence, en prétextant de ces « jeunes » metteurs en scène, dont le « don » semble surtout de mettre en scène les mêmes chef-d’œuvres que papa affectionnait déjà.
Oui, il faut se l’avouer, le théâtre contemporain n’a pas grand chose de contemporain, il est pour l’essentiel devenu à son tour poussiéreux. Et on a beau avoir une immense affection pour lui, comme on en a en effet pour nos parents et grands-parents, on aimerait souvent avoir sous les yeux et dans nos programmes de saison, des créations réellement contemporaines, et pouvant enfin se relier à une société à côté de laquelle l’essentiel du théâtre semble vivre en parallèle. Cela pose question à certains, qui tentent, tant bien que mal, et avec plus moins d’honnêteté (et sans jamais être contredits !), de tracer des parallèles entre une œuvre passée et l’époque actuelle. Qu’importe si ce n’est que pour la forme. Le théâtre a ses manies, comme une vieille dame. Et qui aurait le cœur de la bousculer, cette vieille dame trop maquillée au regard perdu ? En tout cas pas la masse du public vivant, qui passe à côté, poliment, mais sans se sentir concerné.

Car pour toute une partie de l’Institution, tout ce qui est advenu à partir d’une certaine date, est, et sera pour l’éternité, du théâtre contemporain. Et cela ne pose aucun problème d’appeler créateurs contemporains des metteurs en scène qui montent du théâtre de répertoire façon beaujolais nouveau. Toute Institution a ses poseurs, ses esthètes, ses inutiles qui bâtissent leur propre légitimité sur celle des talents passés. Ils parlent, et comprennent, la langue des « Poètes ». Chapeau bas.
Cette sorte d’exception culturelle veut se faire accroire que le monde d’hier existe encore, et que le passé justifie de se défier du présent. La mode, pour une création théâtrale contemporaine, c’est d’avoir des cheveux blancs quelque part. Il faut de la chair fraîche, oui, mais dans une boîte de conserve. Derrière cette étiquette de Culture et ce culte des Auteurs, se cache une plaie, une douleur pour le théâtre à se conjuguer au présent. Et cette dérive spectaculaire pousse sans aucune réaction l’ensemble d’un microcosme culturel à qualifier de « nouveauté » une énième reprise d’un Cid poussiéreux, une énième revisitation d’un Hamlet qui n’en peut plus d’être passé et repassé, comme une vieille pâte trop pétrie, trop allongée, trop rassemblée, trop cuite, pour être à nouveau pétrie, et étalée, et recuite, façon pain de poussière.

Dès lors, où commence et où s’arrête la création contemporaine, et comment lui donner la place que le bouillonnement du présent exige ?
Ce n’est pas de la politique que l’initiative viendra. Mais il est étonnant d’entendre si peu de voix discordantes. Le théâtre institutionnel est tellement une affaire d’amitiés formelles qu’il ne survivrait pas à un questionnement de fond. Mais qu’on laisse, dans un pays de la pensée, mettre tout et n’importe quoi dans la même valise de création contemporaine, c’est le signe d’un théâtre qui vit cloîtré sur lui-même, et qui n’a plus aucun contradicteur à même de le réveiller. Le théâtre contemporain est vieux, et attaché à ses amours passés. Car c’est bien cela, et on peut s’en désespérer, qu’on semble vouloir prouver : rien n’a changé, on peut parfaitement dire le présent avec le passé, voyez la pertinence de ce texte « il n’a pas vieilli, il n’a pas pris une ride ».
Loin de nous l’idée de vouloir défendre un quelconque jeunisme. Tout ce qui est jeune n’est pas bon, non, mais tout ce qui est ancien, non plus, surtout dans l’excès. Et dans l’équilibre actuel des choses, le théâtre de création est écrasé par la masse de ses opulents parents morts, qui ont toujours grand appétit.

Le théâtre est, concernant cette question de « l’émergence », dans son pire écueil : s’obstiner à asséner ses (p)références, auxquelles il s’accroche comme à une bouée. Il faut le dire, la création actuelle est maintenue la tête dans l’eau. Les splendeurs du passé, il y en a beaucoup, et elles sont nécessaires, mais quand la référence devient le maître mot de la création, il faut admettre que nous avons un problème.
Cette étape de la référence, en devient très difficile à ne pas adopter, tellement elle est encouragée par l’Institution. C’est même une gageure de l’éviter, car cela fait « sérieux ». Et l’Institution théâtrale française a une telle horreur, une telle terreur de ce qu’elle ne connaît pas ! Combien de fois n’a-t-on pas entendu, à notre grand et profond désespoir, cette fameuse phrase devenue le maître guide du théâtre de création français :
« Il faut rassurer les professionnels. »
« Il faut rassurer les professionnels. »
« Il faut rassurer les professionnels. »
Traduisez : faire (au moins semblant de faire) quelque chose qu’ils connaissent. Un « machin » qui leur parle, une dialectique bien usée qu’ils maîtrisent et qu’ils pourront identifier rapidement. Car les professionnels sont des gens pressés, qui ont besoin de comprendre vite. Et ce sont aussi de petits animaux très craintifs, qui peuvent s’enfuir très vite. Et un tchekhov, au moins, on sait ce que c’est. D’ailleurs c’est devenu un objet, le tchekhov, un nom commun, on peut même les compter, les mettre au pluriel. Et un, et dix, et cent, parce qu’il y en a beaucoup.
Il vaut mieux en rire, oui, car « on » aura toujours le paternalisme de vous expliquer que ce sont des « valeurs sûres » pour attirer le public.
Attirer le public.
Mais quel public ?
Si l’on ne donne en effet pas d’autre objectif au théâtre contemporain que de contenter la masse de son public aux têtes chenues, et autres théâtreux de « conservatoires » évidemment, la discussion est vite close. Mais certains veulent croire, peut-être à tort, qu’il y a bel et bien un vivier de public pour un théâtre en friction avec le présent. Mais ils sont peu nombreux. Et c’est bien là toute la difficulté à définir cette émergence, qui ne correspond pas, concrètement, à grand-chose.
Ce n’est pas une force, car elle n’est pas cohérente. Ce n’est pas un pouvoir, car elle n’a aucune direction. Ce n’est pas un groupe, car elle n’a aucune solidarité. Elle n’a aucune éthique, parce qu’elle est affamée. Les compagnies émergentes associées ne le sont que par nécessité, stratégiquement, par exception. L’émergence n’a aucune conscience, ni volonté de conscience d’elle-même. Elle n’existe que par aspiration, appliquée du haut à ce qui est bas.

Anonyme

———————————————————————————————————–

XV.

De l’autre côté du téléphone – kit de survie d’une assistante de direction

L’objet de mon analyse ne sera pas le pourquoi d’un système dont Diane Scott décrit avec finesse les mécanismes les plus retors, mais le comment, à la plus basse échelle de la décision : le contact téléphonique avec l’assistante de direction.

Au théâtre, nous sommes toujours dans le faire. Comment faire ? Comment refaire ? Où ? Avec quels moyens ?
Qu’elles fassent appel à notre débrouille ou notre ingéniosité, les conditions imposées aux jeunes compagnies, le comment – commencer, exister, vivre, survivre jusqu’au moment où un début de reconnaissance permettra de continuer – impose un renouvellement des formes, une réappropriation des moyens d’expression du théâtre qu’un manque de moyens financiers et de visibilité ne permet pas de pousser jusqu’au bout.

Mais plutôt que d’analyser le processus tragique par lequel de nombreux metteurs en scène anté-émergents vont décrocher, et les différents stratagèmes grâce auxquels il est possible de s’accrocher, énumérons les manières dont l’interface téléphonique des directeurs de théâtre s’accommodent pour raccrocher.

– Bonjour, je suis auteure et metteur en scène, j’aurais voulu parler à … d’un spectacle sur…

Réponses possibles (liste non exhaustive)

Il est en rendez-vous
en réunion
Il vient de partir
Il est en déplacement à l’extérieur
en répétitions
en résidence
en tournée
C’est notre lancement de saison aujourd’hui
Il est parti déjeuner
allé voir un spectacle
absent le mardi
C’est bientôt l’heure du goûter
Vous avez envoyé un mail ?
Envoyez d’abord un mail
Il mange une pomme
un sandwich
un bonbon pour la toux
Mais venez au théâtre, venez le rencontrer

Il se rase
Il se brosse les dents
se cure les ongles
Essayez toujours
Oui, il a reçu le mail
Il fait le grand écart
Il lit tous les dossiers qu’on lui envoie
Il court partout
Il repeint les locaux
Il broie du papier
Il ne va voir que les spectacles dont il a entendu parler
Je ne sais plus quoi vous dire
J’ai 250 mails de retard
Vous êtes tellement nombreux
Il médite
Il se masturbe
Il est en pause clope
à une séance d’hypnose
Il ne rencontre que les gens qu’il connaît
Vous êtes en bas de la pile
Rappelez plus tard
Il a d’autres priorités
Demain
Dans dix ans
Il reviendra vers vous s’il est intéressé

Parfois, lorsqu’un spectacle intéresse le directeur, mais qu’il ne peut pas prendre le risque de perdre sa soirée, ou qu’il a d’autres spectacles à voir, l’assistant(e) de direction y est envoyé à sa place.
Et là, si par bonheur le spectacle lui a plu, qu’elle (plus souvent que il) en parle autour d’elle, l’espoir vous vient que son humble avis remontera la hiérarchie du théâtre, et que le directeur fera confiance à son assistante, et s’y intéressera à son tour.

C’est ce qu’il s’est passé pour la première création de ma compagnie, soutenue par le CnT, et créée à Péril Jeune en octobre dernier. L’assistante de direction d’un CDN l’avait vue, avait aimé, en avait parlé autour d’elle, et lors de la reprise du spectacle à La Loge cet automne, personne de la direction n’avait pu s’y déplacer. Lorsque j’ai demandé à parler directement à l’assistante – chose rare, étonnante, carnavalesque, le mur, le filtre, l’interface devenant objet de désir, sujet auquel on souhaite s’adresser personnellement – un membre de l’équipe m’avait répondu, avec un mépris social dont il n’avait peut-être pas conscience :
« Mais vous savez qu’elle ne s’occupe pas de programmation ? ».

Et pourquoi pas, tiens ?
Pourquoi, si les directeurs/trices n’ont pas le temps de découvrir le travail des jeunes compagnies, leurs assistant(es) ne pourraient pas s’en charger, vraiment ? Pourquoi est-il si rare que dans l’équipe des CDN, dirigés par des artistes, un poste soit exclusivement dévolu à la programmation ? Et pourquoi pas créer des postes de programmateurs chargés, non pas seulement pour un festival, mais pour l’ensemble de la saison, de la découverte, du repérage et de la rencontre des jeunes compagnies ?
« Pourquoi pas, oui » mais surtout « comment ? », nous diraient-ils.

Les moyens, toujours.
Pas d’argent, moins d’argent.
Eux ne se soucient pas de comment nous faisons, avant d’ « émerger »
Avec le minimum de moyens des projets voient le jour, portés par un désir, une nécessité.
Pas de nécessité donc, d’accompagner ce qui émergera, de lui-même, avec le temps ?
Une minorité sortira la tête de l’eau lorsque le reste aura déjà coulé ou lâché le radeau ?

C’est le modèle qui ne va pas. Un cercle de nantis calqué sur les pires sociétés oligarchiques. Pourtant, génération après génération, des artistes parviennent à émerger, et à prendre à leur tour le pouvoir. Est-ce que ce système leur convient ? Probablement pas. Mais ils ont fait avec et ils s’en sont sortis, grâce à leur talent, leur travail et à leurs relations. Difficile de regarder en arrière.

Il ne s’agit pas de détruire le système, mais de repenser ses moyens.
Comment faire pour que les générations coexistent ? Qu’une minorité de nantis n’écrasent pas une majorité de précaires ? Que les richesses soient partagées équitablement ?
Ces questions, politiques, sont aux principes d’une démocratie sociale.
Faut-il conclure que le petit royaume du théâtre public préfère justifier les inégalités in fine par le talent et le mérite, plutôt que de les réduire à leurs fondements ?

Noémie Fargier – Compagnie Ascorbic

———————————————————————————————————–

XIV.

Lorsque je lis le texte de Diane Scott et que je le mets en relation avec le parcours de ma compagnie, je m’interroge sur l’identité et la longévité de ces artistes dits insolents. Pendant combien de temps considère-t-on qu’un artiste est-il émergent ? Mais surtout, à partir de quand et sur quels critères considère-t-on qu’un artiste de cette catégorie est assez mûr pour passer de l’autre côté ? Ou plutôt que faut-il de plus que la maturité pour qu’un artiste passe de l’autre côté ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit, soit on est au centre, soit on est en périphérie. En tant que jeune metteuse en scène, j’ai le sentiment d’appartenir au cercle des éternels débutants malgré la multiplication de mes créations dans de le domaine public. Alors comment faire pour ne plus être mis en marge du système gagnant ?
Après dix années d’expérience, plusieurs mises en scène de théâtre et réalisations de films, je continue à être considérée comme une artiste dite émergente. Cette appellation, que l’on pourrait d’ailleurs qualifier comme un sous genre, est devenue pour certains directeurs de théâtre un argument commercial de rentabilité, et avant tout un excellent prétexte pour justifier des conditions d’accueil en dessous des minimums syndicaux autorisés. En tant qu’artiste en devenir, je serais donc sensée prendre ce qui m’est proposé comme une aubaine au nom de ma ferveur artistique. Mais se pose alors la question des limites : jusqu’à quel point suis-je prête à tolérer ces abus de pouvoir qui voudraient que la jeune création se réalise forcément dans une certaine précarité. Comment faire pour donner au système de sélection des programmateurs plus de transparence et de visibilité sur les conditions d’accueils et établir ainsi la confiance et le dialogue avec la jeune production artistique ? Bien sûr, je reconnais aussi la présence de programmations, qui, bien que fragilisés par la crise financière, continuent à faire part égale aux artistes des deux bords, du « dessus et du dessous » pour reprendre les termes de Diane Scott. Je sais qu’elles existent, mais je sais aussi qu’elles sont plus rares.
Les plateformes émergentes sont-elles, à elles seules, responsables du renoncement à la diversité artistique qui conduiraient les programmateurs à cueillir bêtement des spectacles labellisés sans faire l’effort d’aller voir ailleurs ?
Vingt ans passés, alors que je me lance avec ma compagnie dans une première création, le Festival Jeune Troupe- Premiers Pas nous ouvre ses portes. Nous décrochons une série de subventions dédiées aux jeunes en voix de professionnalisation. La Ville, la Région, le Département et même l’Europe se mobilisent pour nous permettre de réaliser notre rêve. Un tremplin incontestable car l’année suivante nous sommes en ouverture de saison d’un grand théâtre public parisien. Dans ce cas précis, le festival dédié à la jeune création fait sens et doit continuer d’exister afin de permettre aux jeunes artistes en devenir de se réaliser. Mais qu’en est-il dix ans plus tard, quand à trente ans, après plusieurs mises en scène et des tournées internationales, je choisis le Festival Impatiente dans l’espoir de pouvoir y présenter notre prochaine création ? Dois-je le prendre comme une ironique seconde chance ; ou plutôt comme la conséquence d’un système défaillant, en rupture de fonctionnement ? Mais alors, quelles seraient les autres alternatives ? Car malgré la radicalité de mes propos, je suis la première à saluer ce type d’initiatives et à vouloir y participer pour la bonne raison que je me reconnais dans l’appel d’offre. Les établissements publics prêts à s’engager sur de nouvelles créations compagnies sont une denrée rares. Les plateformes émergentes sont donc les seules dans le paysage actuel à offrir une scène à la jeune création contemporaine dans laquelle je me reconnais.
Je suis le premier témoin de la crise qui persiste entre les compagnies et les programmateurs, la première victime de «cette centralisation de la reconnaissance » qui me plonge dans cette « obsession de l’ascension ». Difficile, en effet de vivre en autonomie, voire même impossible. Malgré quelques initiatives de mises en réseaux et de mutualisations derrière lesquelles on peut voir les germes d’une conversion possible, nous continuons à lutter pour l’autonomie de nos oeuvres et à rêver à un système plus équitable.

Cristèle Alves Meira

———————————————————————————————————–

XIII.

Tout a son mauvais revers, mais ce n’est jamais blâmable d’essayer de penser le présent.
Aucune Institution, ni aucune structure, ne financera jamais ce qui peut la détruire. On ne peut l’exiger, car ce serait absurde.
De là, peu de choix s’offre aux artistes : le théâtre de création dit « contemporain » n’étant pas rentable, soit on fait du divertissement, soit on se résout à jouer en commando dans des espaces non-destinés à la représentation théâtrale, avec tout ce qui va avec (tension avec la police, précarité, difficulté, quasi-impossibilité de recourir à toute technique et décors). En l’état du marché théâtral et des possibilités de représentation, refuser l’Institution revient à généraliser le RSA comme revenu de solidarité envers les artistes – c’est déjà en partie le cas. Le renforcement perpétuel des contraintes techniques légales pour l’accueil du public dans des lieux de spectacle tend également à réduire à néant le nombre des lieux non institutionnalisés. Ne resteraient donc que la rue et le métro, quelques squats temporaires. L’Institution pourrait alors brandir l’étendard de la sélection au mérite par le concours, œuvrer comme dans la Haute Fonction, et décider que seuls les jeunes issus d’écoles nationales sont institutionnalisables. C’est de toute façon en grande partie le cas. C’est un premier jalon de l’institutionnalisation, ne serait-ce que pour justifier des investissements publics que représentent les écoles nationales.
Autre choix, en l’occurrence le seul : on fait acte de la réalité selon laquelle nombre de membres de l’Institution actuelle sont venus de cet « underground », et que l’underground n’est plus, en effet, qu’une extension comme une autre de l’Institution. L’underground n’est plus le vivier effrayant de contestataires anarchistes et extrémistes, d’antisociaux notoires qu’il a été dans l’imaginaire des anciens membres conservateurs de l’Institution. Depuis qu’on l’a approché, on a bien vu que cet underground n’est peuplé que d’individus comme les autres, solubles dans l’Institution, car déjà dissous dans le consensus de la masse des consommateurs, qui ne souhaitent, au fond, que pouvoir consommer (leur propre image) en faisant un travail qui leur plaît. Qui pourrait les blâmer ? L’absence de volonté et de pouvoir de contestation sociale rend cet underground inoffensif, donc intégrable. Reste à faire une petite sélection, par différents moyens, tous imparfaits.
A partir du moment où il y a sélection, il faut des sélectionneurs. Cela peut être des artistes « reconnus » par l’Institution, et donc sujets à méfiance puisque « intégrés » au pouvoir, et inévitablement juges et parties de la sélection (est-ce acceptable ?). Pire, les sélectionneurs peuvent être de purs technocrates, dont la légitimité artistique sera encore davantage sujette à controverses. Dans un cas comme dans l’autre, chacun défendra ses goûts et ses amitiés, des choix forcément arbitraires et subjectifs. Chaque individu est une Institution en lui-même, et défendra cette Institution. Encore une fois, aucun système fonctionnel (social ou psychologique) ne soutiendra jamais consciemment ce qui peut le remettre en cause et le détruire.
On aboutit très vite, comme beaucoup d’analystes de systèmes politique (car c’en est un), à cet aphorisme bien connu sur la démocratie : la démocratie est le pire des régimes, après tous les autres.
Nous sommes renvoyés à une question sociale beaucoup plus large, et qui n’a pas de solution dans le domaine des idées. Il n’y a pas de bon système possible à l’intérieur d’un système qui a perdu tout sens commun. Nous devons accepter d’assister à la folie générale, en essayant tant bien que mal d’y remédier, chacun à sa manière – manière qui ne fait même pas consensus entre gens de même intention. Dans le camp même des artistes de « bonne conscience », on se déchire pour des goûts et des méthodes, pour des couleurs et des façons de faire. Tant que le théâtre n’aura pas reconquis un public, et donc une légitimité populaire, il ne pourra s’affranchir des subventions et donc du politique et de ses modes publicitaires. Et sa volonté de faire lutte par le théâtre, de l’intérieur, contre les dérives de cette politique est, au mieux, très touchante et sympathique. Le théâtre ici se demande, s’interroge, mais il ne peut, pour l’instant, que gesticuler, les pieds soudés sur les socles financiers de sa propre survie. Cela ne nous empêche pas de continuer, de nous battre pour le défendre, parce qu’on l’aime. Mais on ne peut exiger de l’Institution culturelle qu’elle fasse autrement que l’Institution politique dont elle n’est qu’une excroissance. Et pour la politique, seule la masse cible de la communication compte. Et en l’occurrence, le théâtre, c’est peau de chagrin. Dès lors, l’Institution peut bien s’ouvrir ou pas à l’émergence, ça ne fera peur à personne. Le théâtre est déjà bien occupé à s’entretuer pour survivre.

Peut-on alors blâmer l’Institution de ne pas créer un public vif et indépendant pour le théâtre ? Un public qui soit moteur ? Non, car cela n’existe pas. Un public qui pense par lui-même, cela ne veut rien dire, cela ne renvoie à aucune réalité psychosociale jamais avenue. Le « public » de l’underground a toujours été une proto-sphère artistique où se mêlent des créateurs marginalisés, chacun allant voir les autres selon ses amitiés de réseau. Ce fonctionnement relationnel n’est d’ailleurs pas différent de celui du réseau subventionné, sauf qu’il dépendait souvent de mécènes fortunés qui n’avaient ni les avantages ni les travers d’une Institution publique.
Y a-t-il vraiment eu des undergrounds qui n’auraient pas souhaité être reconnus et financés par l’Institution ? Les créateurs issus de cet « underground » cèdent vite aux sirènes financières des producteurs professionnels, qui n’ont jamais été loin des réseaux « marginalisés ». Ils cherchent à y puiser la prochaine nouveauté bancable et à y repérer la demande des publics, dans une quête du consommateur. Il faut là distinguer tout de suite de quel underground on parle – musique, théâtre, arts visuels. L’Institution pour la musique, ce sont les maisons de disques et producteurs professionnels. Ils ont d’ailleurs le même défaut d’imposer une façon de faire aux artistes. Il n’y en a pas dans le théâtre de création contemporain, parce qu’il n’y a pas de marché potentiel où vendre ces créations comme des produits, dans lesquels on pourrait investir pour en retirer des bénéfices ultérieurs. Il n’y a donc guère que cette fameuse « Institution », si espérée et haïe quand elle ne nous englobe pas, qui puisse justement financer « à perte » un secteur culturel, au nom d’une mission d’intérêt général. Cette mission d’intérêt général ne vient que pallier à l’absence de secteur privé de production, celui-ci n’étant actif qu’aux endroits où un bénéfice est possible.
Au nom de la gestion de l’intérêt culturel général, l’Institution essaie alors d’organiser l’insertion du renouvellement, pour donner un espoir à tous ces « jeunes » créateurs. Il faut, pour l’image, et pour apaiser les bonnes consciences, laisser aux artistes émergents une chance de décrocher la timbale de la subvention et de l’intermittence. Mais on ne joue qu’à la sélection naturelle appliquée au domaine socio-économique, comme partout ailleurs. Et on ne peut pas s’étonner du polissage des pratiques et des discours, et de ce que ceux qui percent sont rarement différents de ceux qui auraient de toute façon percé sans institutionnalisation du renouvellement. Encore une fois, tout peut partir de bons sentiments, cela ne change rien. La base du système actuel est plus que jamais l’image, la communication. Plus personne ne raisonne autrement, ni n’a même la possibilité de raisonner autrement. Prétendre à d’autres modes de fonctionnement que celui basé sur l’image et la communication de cette image, ne serait pas « professionnel ». Le secteur artistique dépend du système des subventionneurs, c’est-à-dire du système politique. La politique étant devenue une foire d’empoigne de la communication à court terme, imposant ses critères à tout le champ de ses administrés, le domaine artistique ne peut s’y refuser, sauf à s’affranchir du domaine politique, et donc de toute subvention. Encore une fois, tout cela est parti d’une « bonne » volonté, celle de soutenir la Culture. Mais c’est inévitablement ceux qui ont le pouvoir qui dictent ce qui est bon, ce qui est acceptable, ce qui est « professionnel ». C’est bien l’Institution qui dicte tout, et les autres n’ont qu’à tout faire pour s’y conformer, c’est-à-dire à trouver l’image de com’ qui convaincra qu’on est bancable. Feindre de s’en étonner, c’est déjà faire son comédien, créer du spectacle pour pouvoir dire non à une réalité.

L’Institution, on y a tous tellement d’ « amis », tellement de gens parvenus qui nous ressemblent, les mêmes, vingt ou trente ans plus tard, et qui auraient « réussi » à faire leur trou. Le « contestataire » y a d’ailleurs sa place, comme le vilain dans toute histoire, du moment que son scandale et sa mise en œuvre entrent dans le consensus de la contestation homologuée. Tout peut avoir sa place, du moment que l’image se vend. Les provocateurs de pure forme le savent, qui passent bien avant les militants de fond et jouent le rôle de la contestation au sein de l’Institution. Il n’y a d’ailleurs pas meilleur menteur que celui qui croit à son mensonge. Et le théâtre est en partie devenu une diversion, une manière d’occuper et d’épuiser toute une frange militante de la population. De l’épuiser, pour propager sa parole, à passer 80% de son temps à essayer de convaincre et de coller aux exigences la plupart du temps administratives de cette fameuse Institution à laquelle elle ne sait pas, ne sait plus comment s’opposer. Alors, oui, les compagnies émergentes sont « sur-structurées », pour avoir une chance d’exister dans le concert général des cris et des rugissements de l’hystérie communicationnelle. Tout cela pour pouvoir émettre, avec le peu de force qui leur reste, leur petit couinement ponctuel de protestation. Tant d’énergie, parfois des années de travail pour une œuvre qui sera jouée, la plupart du temps, moins de vingt fois. C’est ça l’émergence. C’est ingrat, oui, mais c’est beau parce que cela ne repose sur rien d’autre que la volonté. Volonté, au mieux, de se démener à changer la société petit à petit, par la foi dans le spectacle vivant, par la culture, parce que plus personne ne croit à la pure lutte politique. Volonté, au pire, de travailler son discours et sa pratique pour faire des spectacles qui entrent dans les cadres, en se désintéressant de toute idée supérieure autre que celle que l’on a de soi. On ne comprendra jamais le monde artistique et celui de l’émergence, si on fait mine d’oublier que c’est autant qu’ailleurs un monde d’ego, avec toutes les mesquineries et faux-semblants qui sont à l’œuvre dans les zones de reconnaissance sociale. Et on ne comprendra jamais l’Institution si on ne s’avoue pas qu’elle est aussi un lieu d’humanité ordinaire, avec ses gentillesses, ses bonnes volontés d’agir pour le bien général.
On en reste là, et ce dans tous les domaines quels qu’ils soient. L’Institution fondamentale, c’est l’individu. La base relationnelle sociale, c’est la compétition, c’est bel et bien une lutte, et les solidarités de circonstance en font partie. Une lutte pour se hisser, pour ne pas disparaître, pour y rester, pour ne pas retomber plus bas qu’on a été. Que ce soit bon ou mauvais, d’ailleurs, à un certain niveau, cela ne compte pas, du moment que ça remplit son contrat publicitaire. Chaque programmateur agit en cela avec plus ou moins de remords ou de conviction. Il ne possède de toute façon qu’un pouvoir conditionnel, qu’il craint de perdre. Être délégataire d’un pouvoir public, c’est être ligoté à ce fameux « pragmatisme » qui partout, du management des ressources humaines à la gestion des stocks artistiques, en passant par l’économie de marché, entache d’amateurisme et d’irresponsabilité tous ceux qui ne se plieraient pas à la pensée Pragmatique dont l’Institution politique se pare pour se justifier. Et le « théâtre » en tant qu’Institution est largement entré dans cette logique. Combien de fois n’a-t-on pas entendu d’un artiste, comme d’un employé lambda, qu’il manque de « maturité », parce qu’il ne cause pas l’institutionnellement correct, voire qu’il conteste les critères de l’Institution ? Partout le nivellement de la pensée et de la parole va plus ou moins de pair. Les plus « purs » se conforment mais n’en pensent pas moins. Les prêts à tout, comme partout et de tout temps, essaient juste de plaire, avec plus ou moins de finesse dans l’exécution de leurs figures imposées. On ne sera jamais très loin, dès qu’il s’agit de pouvoir et d’argent, de la Cour royale contre laquelle, éternellement et en vain, se débattra le misanthrope de Molière.
Si l’émergence existe, c’est parce que, peut-être plus que les artistes déjà institutionnalisés, elle sait pourquoi elle travaille. Elle a un but, artistique ou non, qu’elle n’a pas encore atteint. Elle n’est pas reconnue. Avec la reconnaissance viendra l’écueil principal de l’artiste homologué : devenir soi-même une image, un contenant vide, une Institution officielle, avec ses conformismes et ses obligations, dont celle de créer pour exister, même sans nécessité intime.

David Costé

———————————————————————————————————–

XII.

Hors saison

Faire le choix de dédier un temps spécifique à la programmation de spectacles de compagnies dites « émergentes », renseigne déjà beaucoup sur l’état d’un système dont le fonctionnement semble être à bout de souffle.

Qui a déjà essayé d’obtenir un rendez-vous avec un directeur de lieu ou un programmateur pour lui exposer son projet sait de quoi il retourne :

– Il/elle est en réunion / en déplacement / en plein montage de son prochain spectacle…
– A quel moment puis-je le/la rappeler ?
– Envoyez lui un mail, c’est mieux.
– Je lui en ai déjà envoyé trois.
– Il/elle est très sollicité(e) vous savez, s’il/elle est intéressé(e), il/elle vous rappellera…

En tant qu’administrateur, j’ai très souvent l’impression d’être un chevalier solitaire qui part à l’assaut d’une forteresse et le sentiment qu’il n’y a pas de place dans l’agenda des directeurs/ programmateurs pour dialoguer avec de nouvelles compagnies, d’aller à la rencontre de la « jeune » création, de ce qui se fait mais n’est pas à vue pour eux.

Un festival dédié à la « jeune création » semble donc être à priori une réponse plutôt adaptée pour palier à ce manque de dialogue. En cela c’est intéressant, à première vue c’est une vraie chance pour les compagnies de se présenter, de faire connaître leur travail mais ça n’élimine pas la question : pourquoi faut-il avoir recours à ce type d’événements pour créer du lien entre « jeunes » créateurs et directeurs/programmateurs de lieu? Une programmation spécifique est-elle indispensable?

Car cette démarche établit une distinction et crée une nouvelle catégorie. « L’émergence » devient un label, qui a pour lui de rassurer tout le monde ou presque. On programme de « l’émergent » par opposition à de l’ « émergé » et on le fait savoir, au public, aux artistes et aux directeurs/programmateurs. En cela on semble vouloir calculer le risque de programmer des spectacles dans un cadre bien définit (un festival), clair pour tous, qui conditionne le spectateur (quel qu’il soit), il va voir du nouveau, du jeune, de l’émergent qui ne manque pas d’intérêt mais qui n’a visiblement pas sa place dans la programmation de saison. Hors établir cette distinction n’est-ce pas enfoncer le clou dans la division qui existe déjà entre un théâtre officiel, adoubé par certains circuits de production et de diffusion et un théâtre qui existe à sa marge, ni plus ni moins intéressant, juste n’ayant pas accès aux mêmes réseaux? Cela ne va t’il pas alors créer d’avantage de confusion, et surtout est-ce vraiment la solution pour palier à cette défiance bien réelle entre les créateurs et les directeurs/programmateurs que d’ajouter des étiquettes, un label à des spectacles qui n’ont rien demandé?

Soutenir une compagnie, un spectacle c’est toujours une question de regard et de confiance, il s’agit de faire un pari, un choix affectif et raisonné, prendre des risques. Cette reconnaissance est fondamentale pour établir un lien réel, concret et durable entre la compagnie et le lieu, la base de tout partenariat. Les spectacles sélectionnés ont été vus et reconnus, ils ont attiré l’attention alors pourquoi n’auraient-ils pas leur place dans la programmation de saison ? Sur quels critères se fait la sélection des spectacles programmés dans ces festivals ? Quelles méthodes de repérage sont effectuées pour découvrir ces spectacles, et diffèrent-t-elles des méthodes utilisées pour les spectacles programmés en saison ?

Julien Barazer
Théâtre Organic

———————————————————————————————————–

XI.

Si nous n’avons rien d’autre à proposer que notre jeunesse, nous sommes perdus.

Bien sûr, bien sûr, Diane Scott a raison, l’état des lieux est juste, le paysage est bien décrit. Je suis d’accord avec tout ce qui est dit.

Mais le débat annoncé risque d’être plutôt ennuyeux parce que tout le monde sera d’accord. Comme à chaque fois, des vieux s’entendront avec des jeunes pour dire que le système est mal fait, puis les jeunes deviendront vieux et s’entendront avec d’autres jeunes pour leur dire que le système est encore plus mal fait que quand ils étaient jeunes… Je mets tous mes espoirs en Joëlle Gayot.

En même temps, ce qui rend triste en lisant ce texte, c’est que rien n’émoustille, rien ne fait penser différemment, rien à se mettre sous la dent qui soit à la hauteur de l’engagement qu’on met à faire du théâtre. On sort de cette lecture bizarrement vide.

Peut-être que ce qui rend ce thème compliqué à aborder, c’est précisément ça : tout le monde est d’accord. Et je ne sais pas si la « jeunesse » a autre chose à dire que ce que la « vieillesse » dit de la « jeunesse ». J’ai plus de choses à dire en tant qu’homme qu’en tant que jeune.

A partir de là, j’ai du mal à détacher une réelle intentionnalité dans cet espèce de complot que serait la mise en scène de l’émergence. S’il y avait un coupable, un grand idéologue responsable de tout cela, je me battrais contre lui de toutes mes forces. Mais ce qui est pathétique, c’est que j’ai vraiment l’impression que tout le monde essaie de faire son travail le mieux possible.

Je crois que dans une certaine mesure, ces festivals sont une chance pour ceux qui y participent, mais je ne crois pas qu’il soient l’essentiel. Je ne crois pas qu’ils existent dans le but d’instrumentaliser la jeunesse, de la phagocyter. Je crois qu’ils existent pour ce qu’ils sont, un soutien finalement assez dérisoire à un petit nombre de jeunes créateurs, choisis plus ou moins au hasard. C’est déjà ça, mais ça n’est pas un sésame : beaucoup de compagnies qui y sont passées n’ont pas connu de triomphe institutionnel les années suivantes. D’autres oui, et c’est tant mieux.

Je ne pense pas que quand ces festivals n’existaient pas il y avait plus de jeunes équipes dans les programmations, au contraire. Profitons que les vieux nous trouvent à la mode.

Si nous ne sommes pas capables de garder notre identité, notre originalité, notre cap, notre intempestivité, juste parce qu’on nous propose une co-production, juste parce qu’on peut travailler dans de meilleures conditions, alors effectivement nous sommes perdus.

Je me dis qu’il faut profiter de ce que les vieux nous proposent, s’y essayer, élaborer des budgets machiavéliques, leur prendre le plus possible d’argent (c’est autant qu’ils ne garderont pas pour eux), et avec ça construire à côté, se faire des rêves, créer nos propres festivals, inventer nos propres théâtres, y accueillir les vieux comme ils nous ont accueillis, et même un peu mieux, et puis devenir vieux à notre tour, jusqu’à ce que des plus jeunes se servent de nous pour arriver à leurs fins. Il en existe un certain nombre, surtout en région c’est vrai, des festivals qui sont organisés par des jeunes mais qui se focalisent sur autre chose que la jeunesse. Ceux-là vieilliront bien.

Le pire danger pour nous, je crois, c’est de trop répondre au désir de jeunesse que tous les vieux qui nous entourent projettent en nous. Parce que ça ne durera pas.

Hugo Mallon

———————————————————————————————————–

X.

Pourquoi je ne suis pas un « émergent ».

Avant de me poser la question des festivals et de leurs bienfaits ou non, j’ai commencé par le commencement, et je me suis donc demandé si pour moi, je suis ou non un « émergent ». J’ai laissé la question faire son travail. Dans la tête. Et en dessous. Surtout en dessous. Dedans. (Faut lui faire confiance à l’autre aussi). Et j’en suis arrivé à : Je ne suis pas un « émergent ». Quand il y a deux ans je participe à Une semaine en compagnie je ne me vis pas alors comme un « émergent ». Et 360 n’est pas pour moi un festival de « l’émergence »

Et donc : Pourquoi je ne suis pas un « émergent ».

Demain, c’est le huit décembre. Tout le monde s’en fout. Ça n’évoque rien pour vous. Peut être que certain et-ou certaine savent / Et dans ce cas là on se demande bien pourquoi / Que le huit décembre c’est la fête de l’immaculée conception. Peut être. Pour ceux qui ne le savaient pas maintenant ils le savent. L’immaculée conception a sa fête. Voilà. Sacrée fête… Mais ce n’est pas pour ça que je vous en parle. Non. A mon niveau personnel demain c’est mon anniversaire.Exactement. Mes 36 ans. C’est tout de suite beaucoup plus petit. Moins miraculeux. Mais je commence quand même très sérieusement à me rapprocher de la quarantaine. Je pourrais donc avancer très sérieusement l’argument de l’âge et dire que je me vis plutôt comme un « bientôt quadra » que comme un « émergent ». Mais ce n’est pas pour mon grand âge que je ne me considère pas comme un « émergent ».

Comme directeur de compagnie il y a des années avec budgets, avec un peu de stabilité, et des années où ceux ci sont divisés par dix. Oui. Ce ne sont pas de petites variations. A la période des confirmations de programmation, les promesses n’engagent parfois que ceux qui y croient. Rien de miraculeux non plus, tout le monde sait ça. J’imagine que cette absence de correction est réservée aux plus fragiles. Alors on apprend à faire du yo-yo, et ça c’est plutôt rigolo. Bref, dans cette instabilité je n’en veux pourtant à personne. Mais ce n’est pas non plus pour ma patience que je ne suis pas un « émergent ».

Je ne suis pas un émergent car je ne souhaite pas m’étiqueter moi même. Mon cerveau gauche fume suffisamment comme ça. Mon cerveau gauche c’est celui qui étiquette, celui qui sépare, celui qui compartimente, celui qui divise et crée des catégories, le cerveau qui évalue. C’est le cerveau discriminant. C’est le cerveau de la main droite la main de l’outil et la main qui frappe. C’est celui qui ne supporte pas l’inconnu, le vide, et qui a besoin constamment de se rassurer en le remplissant ce vide. La vie lui fait peur alors il se raccroche aux étiquettes. C’est le cerveau du tout économique triomphant. Et dans les questions qui nous animent aujourd’hui je n’ai plus envie de faire fonctionner ce cerveau là. Je n’ai pas envie de créer des frontières supplémentaires. De créer du conflit pour finalement tenter d’obtenir plus pour moi même. Je n’ai pas envie d’opposer jeunes et vieux, émergents et en places, précaires et possédants du milieu, petites et grosses compagnies, avec ou sans régime Weight Watchers. On en est plus là.

On en est plus là, où on ne devrait plus en être là, car ce n’est plus la question de l’émergence et de ses festivals qu’il faudrait tenter de penser, qu’il est même primordial de penser. La question qui se pose aujourd’hui c’est la question du réajustement profond des comportements de notre milieu par rapport à une société en crise et un monde qui a radicalement changé ces 20 dernières années. Et qui ne cesse de se durcir. Et de se fragmenter. Une société qui comme le dirait Bernard Stiegler se caractérise par son absence absolue de vergogne et de conscience du « nous » et du « commun », par peur et par avidité. Le « nous » et le « commun ». Il est quand même schizophrénique que pour des gens d’art et de culture, et ce quel que soit les postes, de la scène aux coulisses en passant par la production, il est donc schizophrénique que pour des gens qui tentent de penser l’ici et maintenant, et qui tentent d’y créer un peu de cohérence et de beauté, il soit si rare de pouvoir poser comme fondements dans nos professions la solidarité entre générations et l’égalité entre hommes et femmes. Solidarité entre générations. Égalité hommes femmes. Deux sujets qui font par contre largement vibrer mon cerveau droit. Celui de la sensibilité et de la création, celui de la générosité, celui qui rassemble, celui qui dissout l’ego, celui qui est relié à la main gauche, celle qui peint et qui caresse. Oui il y a un vrai problème sur ces deux sujets. Mais ce n’est pas en créant de nouvelles catégories qu’on pourra les résoudre. Ni en créant des quotas.

Je ne suis pas un émergent car je ne sors pas du vide. Je suis lié à ceux qui m’ont précédé et à ceux qui suivront, dans un même flux commun. Un flux qui nous traverse et qui ne catégorise rien. Qui ne sépare pas. Les outils théâtraux d’aujourd’hui, lieux savoirs et pratiques, ont été créés par de nombreuses générations avant moi. Je n’ai rien à m’approprier. Ces outils ne sont pas « à moi » et je ne souhaite pas qu’ils deviennent « à moi ». J’ai appris de passeurs, bientôt ce sera à mon tour de passer.

Pour reprendre Pierre Rabhi « On se demande toujours quelle planète nous allons laisser à nos enfants. Aujourd’hui on devrait plutôt se demander quels enfants nous allons laisser à la planète ». Nous concernant on pourrait peut être se demander quelles relèves nous laisserons aux théâtres ? Quelles nouvelles générations (au pluriel) ? (Et je dis générations je ne parle pas de quelques personnes, il n’y a pas de générations avec quelques personnes). Quelles nouvelles générations donc, et dans quel état ? Est ce que ceux qui auront tellement galéré fermeront aussitôt la porte derrière eux, et avec toujours plus de verrous, pour pouvoir enfin profiter de ce qu’ils auront visé pendant tant d’années ?

Solidarité entre générations : Comment ne plus parler de la jeunesse comme un problème à régler par des gens qui se sentent déjà tellement assiégés de problèmes ? Dans une société qui vit une crise profonde, comment avoir au coeur de nos préoccupations la redistribution et le partage ? Comment concrétiser un peu plus de cohérence entre les pensées les mots et les actes ? Et arrêter de parler de solidarité seulement dans nos spectacles ?

Pour finir, et pour continuer sur les thématiques que je travaille en ce moment, et qui apporteront peut être un peu d’eau au débat, ou non, la question pour moi en 2014 ce n’est plus l’insertion de la jeunesse dans un modèle économique et un modèle de pensée croissance-développement qui a fait la preuve de ses limites, si ce n’est de son échec. La question c’est comment on fait sauter les blocages et les impossibilités illusoires, pour faire entrer de l’air frais et tenter d’inventer ensemble. Peut être que tout le monde ici est au courant, mais je me risque quand même à le rappeler, en ce début de siècle existe un courant encore sous-terrain mais pourtant bien réel, foisonnant et grandissant, fait de pétillements, d’initiatives et de prises de risques, courant qui réinvente les espaces du commun, du partage et de la solidarité et qui s’invente économiquement autrement, en dehors de la loi du moi et du profit. Ça on en parle pas trop sur TF1. Ni sur France 2. Par contre les informations on les trouve 24 heures sur 24 sur Youtub. Et sur le terrain.

Et nous, hommes, femmes, jeunes, vieux, connus et pas connus du théâtre, qu’est ce qu’on tente d’inventer aujourd’hui et maintenant qui cherche à créer du commun ? De l’interdépendant ? Du complémentaire ? Et en dehors du temps de la représentation par dessus le marché ! Temps de la représentation derrière le quel on ne peut plus se cacher pour dire qu’on fait communauté. Parce qu’il est trop petit ce temps. Parce qu’il est trop court. Parce qu’il est trop souvent l’alibi de ma résignation de mon incohérence et de ma schizophrénie.

Ludovic Pouzerate

———————————————————————————————————–

IX.

Je m’appelle Matthias Claeys, j’ai moins de trente ans, j’ai écrit plusieurs pièces, la dernière va être éditée dans une petite maison, j’ai mis en scène plusieurs spectacles, reçu un succès d’estime(s) et quelques « récompenses ». Je fais partie de ce qu’on appelle les « jeunes créateurs », voire les « très jeunes créateurs », qu’on pourrait pousser jusqu’aux « très jeunes créateurs. »
Je fais ce travail depuis cinq ans. Il y a peu, un conseiller DRAC me signifiait avec le sourire qu’il était inutile que j’attende aucune aide de cette institution avant d’atteindre les dix ans d’existence, que seulement au bout de ces dix ans j’aurai le statut d’ARTISTE ÉMERGENT. Comme si c’était le Graal… Et puis émergent de quoi ? De la mare du reste ?
Quand je lui signifiais mon désarroi, il me répondit qu’il fallait bien écrémer, vu le nombre de compagnies. Je ne dénonce pas son cynisme, et apprécie au contraire sa franchise. Face à des directeurs/trices de lieux de résidence subventionnés (encore il y a peu, vu que pour ma prochaine création je suis désespérément en manque de partenaires), j’entends aussi ce genre de discours : pas assez connu, pas assez de partenaires institutionnels (pas du tout même)… Ou pire : pas assez connu, mais qui a fait trop de choses… Soit ils veulent découvrir une pépite vierge de tout, soit ils sont comme des DRH qui recherchent des jeunes diplômés avec dix ans d’expérience dans une boîte reconnue. On marche sur la tête. (Bien sûr, je mets tout le monde dans un paquet commun par souci de synthèse, il existe bien heureusement des exceptions.)
Et ça, ce n’est que le début. Une fois résigné(e) payer avec ses deniers personnels des salles de répétition hors de prix, après avoir réuni une équipe qui accepte non seulement de répéter sans être payée, mais même la possibilité qu’on ne puisse jamais se payer et que les représentations se résument à trois dates en location, une fois qu’on a bien travaillé et qu’on a quelque chose de présentable (type maquette), personne ne se déplace, bien qu’on ait longuement réfléchi aux dates et aux époques propices à la venue de programmateurs (même démarche que lorsqu’on part à la chasse) parce qu’encore une fois pas assez connu / pas assez (du tout) de partenaires. Quand enfin on arrive à jouer, au mieux en « co-réalisation » (il y a si peu de lieux dans Paris qui proposent de réelles co-réalisation, lieux formidables mais forcément submergés, comme La Loge) au pire en location, même topo, avec en plus certains programmateurs qui ne veulent pas venir parce que le lieu les rebute. D’où les conseils avisés de bien choisir son lieu, sauf que l’expérience prouve que c’est lieu qui nous choisit, ou qui justement ne nous choisit pas !
Je n’écris pas pour me plaindre, mais pour rendre compte d’une expérience.
Très honnêtement, je fais un travail de qualité, sérieux, réfléchi et original. Je sais qu’il y a beaucoup de jeunes compagnies qui font un travail de qualité, sérieux, réfléchi et original. Mais je ne veux pas croire que la seule explication à ces portes impossibles à ouvrir soit le trop grand nombre d’artistes. Je crois que sont aussi en cause, de part et d’autre, un abyssal problème de communication (on ne se connait pas, on ne se rencontre jamais, on se fantasme l’un l’autre), une certaine frilosité d’une partie de l’institution, la même qui a un amour du statut quo (les mêmes artistes qui se passent les un(e)s les autres les mêmes lieux, en vase clos, qui font pousser les mêmes fleurs avec la même eau…)
L’idée c’était de parler en particulier des Festivals dédiés aux jeunes compagnies, aux jeunes artistes. J’ai pris le temps de faire le topo précédent parce qu’il est indissociable du reste. Parce que les festivals, c’est à la finale la seule porte qu’on nous entr’ouvre. Il faut se rendre compte qu’à notre génération de créateurs on ne propose plus que des festivals, aux conditions parfois douteuses, et surtout qui ne mettent en avant que notre jeunesse et trop rarement notre propos ! On nous cantonne dans ces sortes de concours, comme si tout n’était jamais qu’une course où on devrait arriver premier/ère, devant les autres. On estime qu’on peut comparer le travail des jeunes créateurs/trices parce que tous ces travaux ont en commun qu’ils sont le fruit de la « jeunesse ». Cette rhétorique n’a pas de sens. Il y a vraiment avec ces festivals une idée d’entonnoir, et on se presse au goulot. Diane Scott le dit très bien dans son article, tout y est parfaitement observé. Comme elle le dit, regardons ne serait-ce que les noms de ces festivals : Impatience, Péril Jeune, Très Jeunes Créateurs Contemporains… À chaque fois semblent résonner le parc qu’on réserve aux enfants, une idée de la turbulence, une négation de la maturité possible, une affirmation la sagesse supposée des aînés qui offrent l’occasion aux petits de s’ébattre dans la cour des grands, pour qu’ils puissent se satisfaire d’avoir vu ce que c’était. Et une notion de panel, de catalogue soit-disant représentatif de ce que fait la jeunesse aujourd’hui, comme si la jeunesse était une esthétique en elle-même. Je ne nie pas la bonne volonté des personnes qui s’investissent pour ouvrir ce temps de parole à la jeune création, encore une fois je ne doute pas de la bonne volonté, je m’insurge contre le fait qu’aujourd’hui on en soit arrivé au point qu’il faille « ouvrir un temps de parole », comme s’il fallait pousser occasionnellement les murs d’un édifice trop étroit, en espérant que ces temps d’ouverture au forceps permettent que le bâtiment ne s’effondre pas.
Il y a trop peu de gens pour parier sur des jeunes artistes, pour prendre le risque, et c’est compréhensible peut-être, le risque est sûrement trop grand à prendre. Non pas qu’on veuille tout tout de suite (ce qu’on reproche souvent à notre génération sur de faux arguments), mais nous estimons qu’il serait juste qu’on puisse être vus et entendus par ces fameuses « personnes qui décident » en tant qu’artistes et pas en tant que jeunes artistes.
Je sais que ceux qu’on appelle « les professionnels » croulent sous les dossiers, les relances, les invitations, et qu’ils font ce qu’ils peuvent, je n’accuse personne sinon le système. Ce système qui permet l’écrémage dont me parlait mon conseiller DRAC. À en croire cette personne, fort sympathique au demeurant, je suis à la moitié de mon périple dans le désert, et je sens déjà arriver le point de rupture.
Honnêtement, j’espère tenir, pour ne pas avoir fait tout ça pour rien et pour ne pas avoir embarqué l’équipe de gens formidables avec qui je travaille pour une destination stérile. Le mieux, serait qu’enfin on puisse tous mettre les choses à plat, s’avouer que les choses telles qu’elles sont ne sont pas tenables et faire en sorte de trouver ensemble la marche à suivre, faire que les murs bougent assez pour que les portes tombent, qu’il n’en reste plus que des encadrements, qu’enfin le monde de la culture soit un monde multi-générationnel, multi-provenances, multi-esthétiques et d’absolue liberté de circulation.

Matthias Claeys

———————————————————————————————————–

VIII.

Pédiluve : Le pédiluve, du latin médiéval pedilluvium, bain de pied, désigne tout dispositif provisoire ou permanent destiné à laver les pieds nus (par exemple à l’entrée de piscines, de saunas ou de zones de cures thermales, thalassothérapie, etc.), ou destinés à désinfecter ou nettoyer les chaussures ou bottes susceptibles d’avoir été souillés par des microbes ou matériaux indésirables (radioactifs, sales, etc.). Il peut aussi s’agir de tapis ou bacs destinés à nettoyer les pieds, pattes, sabots d’animaux d’élevage, domestiques, de zoos. Ils peuvent être placés dans des exploitations agricoles, élevages industriels, zones de quarantaine humaine ou vétérinaire, usines agroalimentaires, abattoirs, etc.

Le pédiluve désigne également un soin infirmier consistant en un lavage des pieds d’un patient.

On parle aussi de tapis pédiluves : ce sont des tapis en matière synthétique, mous et étanches, susceptibles de retenir une certaine quantité de désinfectants dans lequel on marchera. Certains de ces tapis sont constitués d’une mousse absorbante à imbiber d’un désinfectant, éventuellement additionné d’un colorant qui rend visible le manque de désinfectant. (à ne pas confondre avec les tapis anti-poussière qui ne font que capter des particules).

Le fait de marcher sur ces tapis permet la désinfection des semelles ou des pieds d’animaux. Ces tapis peuvent être provisoirement posés dans les couloirs, sur les paliers, seuils ou lieux jugés stratégiques après un incident, accident ou problème à l’origine d’une contamination suspectée ou avérée.

Certains désinfectants sont homologués pour ce type d’usage dans les industries agroalimentaires.

Ces tapis sont plus efficaces pour les semelles plutôt lisses et propres. Les semelles ne doivent pas être souillées de terre ou d’excréments ou matières susceptibles de protéger les microbes du biocide utilisé. Si elles le sont, il faut un dispositif d’humidification puis de brossage préalable.

Le pédiluve est obligatoire dans certains lieux publics, tels que les piscines et les mosquées.

C’est aussi une des mesures barrières préconisées par l’OMS, et rendu obligatoire par les plans gouvernementaux pour freiner ou bloquer certaines épidémies.

Fonctions

Les pédiluves ont une fonction essentiellement sanitaire, mais il s’agit aussi de ne pas faire entrer dans la piscine des débris d’herbes, feuilles ou autres. Le pédiluve vise à nettoyer les pieds qui sont des vecteurs potentiels de microbes pathogènes collectés sur le sol, dont champignons, bactéries ou virus (cf. verrues) transmissibles d’individu à individu dans certaines conditions.

Ce sont aujourd’hui généralement des bassins de 20 à 30 cm de profondeur, carrelés de céramique pour une bonne étanchéité et un nettoyage facile.

Moyen de lutte contre les épidémies

Parmi les moyens passifs de lutte contre les épidémies humaines ou contre les zoonoses, le pédiluve est associé aux mesures-barrières et Comportements-barrière avec le rotoluve, son équivalent destiné aux roues de véhicules, et parfois avec l’utilisation complémentaire de pulvérisateurs.

Ces dispositifs sont nécessaires ou obligatoires pour limiter la propagation de maladies infectieuses très contagieuses telles que la maladie de Newcastle ou la grippe aviaire qui peuvent être transmises par les fientes, les excréments, lisiers ou d’autres substrats ou excrétats tombés au sol. Les pédiluves doivent être nettoyés et régulièrement rechargés en désinfectant ou ils se transforment en bouillon de culture. Ils peuvent parfois être remplacés par un système de lave-bottes et/ou un sas où l’on change de chaussures, bottes et vêtements.

Les pédiluves et rotoluves sont aussi un moyen de décontamination suite à une exposition à certains polluants ou toxiques (armes chimique ou biologique, radionucléides, etc.).

Condition d’efficacité

Le pédiluve ne doit pas fuir. Son désinfectant doit être périodiquement changé et complété (cf. perte de pouvoir désinfectant, évaporation et enlèvement par l’usage). Les chaussures et bottes doivent être brossées avant leur passage dans le pédiluve afin que le désinfectant puisse atteindre leur surface sans perdre leur pouvoir au contact de la terre, boue ou autres matériaux. Le pédiluve doit être entretenu et surveillé. Certains microbes peuvent muter et acquérir une résistance à un, voire plusieurs désinfectants. Un moyen de contourner cette résistance est de changer de type de désinfectant, en les dosant correctement en nettoyant correctement et périodiquement les pédiluves.

Histoire

Le lavage des pieds a des fonctions importantes depuis l’Antiquité. Il associe intimement des fonctions hygiéniques, religieuses (purification par les ablutions), et symboliques.
La religion hindouiste a développé des pratiques complexes d’ablutions, comme l’ont fait ensuite la liturgie yahviste (pour les prêtres pénétrant dans le sanctuaire1), puis la religion musulmane (ablutions sèches ou humides). Pour ces grandes religions, l’ablution est un geste intentionnel de purification, une marque de dévotion.

Hors quelques rares exceptions, les catholiques et les chrétiens ont abandonné ce rite, mais leurs textes3; religieux en conservent le souvenir. Dans la Bible apocryphe, après l’épisode du buisson ardent, Moïse doit se purifier plusieurs fois en se lavant. Dans l’évangile de Jean, au cours de son dernier repas avec ses disciples, Jésus leur lave les pieds et leur demande de se laver les pieds entre eux4. Avant cela, c’était Marie Madeleine, prostituée, qui avait lavé les pieds de Jésus avec ses larmes avant de les couvrir d’un parfum précieux, selon le texte de l’évangile de St Paul.

En Thaïlande, le mariage traditionnel veut que l’épouse lave les pieds de son époux assis sur un tabouret après qu’il a passé deux portes symboliques (« porte de l’argent » et « porte de l’or » représentées par des jeunes filles tenant une chaine). Une fois les pieds lavés, l’épouse fait une salutation traditionnelle vers eux (qui est un symbole de remerciements, de respect et de fidélité au mari.

Certains voient aussi dans les rituels de lavage des pieds un rappel du baptême ou encore le passage dans le rite, la religion et l’inconscient collectif de règles élémentaires d’hygiène.

L’Antiquité semble avoir connu les pédiluves bien avant l’époque romaine et le lavage des pieds a été un rite (religieux ou laïque) courant dans cette période au Moyen-Orient, faisant partie de la salutation à l’invité ou au voyageur profitant de l’hospitalité de la maison.

Chez les riches, hormis les enfants qui pouvaient laver les pieds de leurs pères, ce rituel était effectué par les esclaves ou serviteurs (les serviteurs israélites en étaient dispensés par la coutume judaïque).

En Europe et Amérique du Nord, avant la généralisation des baignoires, puis des douches et bidets, on se lavait les pieds et le corps dans un « tub », bassine de bois ou bac en zinc.

À Paris en 1878, les 250 pensionnaires de l’école laïque privée Monge (devenue le Lycée Carnot), ne prenaient un bain que tous les 15 jours, mais devaient se laver les pieds deux fois par semaine dans un pédiluve à siège réglable.

Deux expressions récentes évoquent sur le mode de la dérision les maladresses ou erreurs de débutants :

« nageur de pédiluve »

« n’être pas passé par le pédiluve avant de plonger dans le grand bain »

Selon un des évangiles de la région chrétienne, Jésus « sachant … qu’il s’en allait à Dieu, se leva de table, ôta ses vêtements, et prit un linge, dont il se ceignit. Ensuite il versa de l’eau dans un bassin, et il se mit à laver les pieds des disciples, et à les essuyer avec le linge dont il était ceint » « Il vint donc à Simon Pierre et Pierre lui dit : Toi, Seigneur, tu me laves les pieds ! Jésus lui répondit : Ce que je fais, tu ne le comprends pas maintenant, mais tu le comprendras bientôt. Pierre lui dit : Non, jamais tu ne me laveras les pieds. Jésus lui répondit: Si je ne te lave, tu n’auras point de part avec moi. Simon Pierre lui dit : Seigneur, non seulement les pieds, mais encore les mains et la tête. Jésus lui dit: Celui qui est lavé n’a besoin que de se laver les pieds pour être entièrement pur » » « Après qu’il leur eut lavé les pieds, et qu’il eut pris ses vêtements, il se remit à table, et leur dit : Comprenez-vous ce que je vous ai fait ? Vous m’appelez Maître et Seigneur et vous dites bien, car je le suis. Si donc je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur et le Maître, vous devez aussi vous laver les pieds les uns aux autres, car je vous ai donné un exemple, afin que vous fassiez comme je vous ai fait. En vérité, en vérité, je vous le dis, le serviteur n’est pas plus grand que son seigneur, ni l’apôtre plus grand que celui qui l’a envoyé. Si vous savez ces choses, vous êtes heureux, pourvu que vous les pratiquiez…/… Parmi les interprétations données à ce geste, on trouve la transmission de l’amour aux autres, l’enseignement de l’humilité aux autorités ou de la notion d’égalité… »

Elsa Ménard
Cie Mange ta tête

———————————————————————————————————–

VII.

Les festivals dits d’émergence ne sont que la partie visible de l’iceberg. Le symptôme et non la maladie. Ils sont le résultat, avec ses facettes positives comme négatives, d’un état général de pensée.

Nous sommes jeunes à vingt, trente, quarante ans, parfois plus ; l’âge n’est plus le baromètre. Ce qui compte, ce qui vous fait vieillir à l’unanimité, c’est d’être adoubé. Mais adoubé deux, trois, quatre fois de suite, parfois plus, par les directeurs et directrices au pouvoir. Le système a toujours été le même, c’est vrai. Une hiérarchie, une pyramide. Grimpons, grimpons. Mais nous aurions pu croire que la génération 68 allait faire bouger les lignes, ne pas oublier leur combat, réinventer une mise en pratique ; l’état des lieux est malheureusement très loin de nos espérances…

Le quotidien d’une jeune compagnie créée depuis plus de huit ans ?
A chaque rendez-vous on nous rappelle qu’il faut être patient, endurant, et surtout qu’il ne faut pas faire trop de chose, ne pas brouiller les pistes, qu’une étiquette est une étiquette, qu’une ligne artistique est simple efficace et résumable en peu de mots dans les dossiers pré mâchés des institutions, qu’il faudra faire ses preuves, se muscler, gueuler mais pas trop fort, exister mais sans prendre d’espace, c’est qu’on est nombreux, que les places sont chères, que ceux qui ont grimpé avant nous, ces professionnels de l’escalade, sont prioritaires, c’est normal, l’ancienneté a toujours été primée, même si leurs créations manquent de travail et de palpitation depuis dix ans, au sommet on gère, sur la face d’un rocher on force les abdos et on invente des prises pour ne rien lâcher. Normal.

Alors, oui ces festivals dits émergents sont une case de visibilité. Un trampoline bien huilé. Les grands prennent la main des petits. Cohabitent une semaine en fin de saison. Mais en réaction au texte proposé, il faut admettre que différents théâtres (et pas les moindres) programment à l’année, en dehors de ces festivals étiquetés jeunesse, des compagnies ou metteurs en scène nouveaux. Chaque directeur a sa voix, ses prises de risques.
C’en y regardant de plus près, qu’une drôle d’impression s’en dégage… La jeunesse qui saute la case émergence sans passer par la case prison est talentueuse, bien entendu. Politique, c’est évident. Elle a le droit et le mérite d’être à la place qu’elle a gagné. Mais pourquoi la baguette de la fée marraine programmation se pose t-elle précisément sur leur front ? Peut-être parce que le théâtre proposé est le leur. Une jeunesse qui prône la filiation, qui offre du sang neuf à un théâtre vieillissant sans le bousculer. Leur volonté – qui est louable, c’est une affaire de choix – n’est pas de proposer de nouvelles formes, de nouveaux risques, mais de regonfler la machine en route. Du gasoil, quasi gratos. Pour la même et toujours et encore la même bagnole. On se prend dans les bras entre semblables. Tradition oblige. Qui est le plus nostalgique des deux ? Le jeune ou le vieux ? C’est parfois à se demander…

« L’émergent » qui par contre refuse ce que j’appellerai « l’effet machine à laver », qui a choisi des formes plus fragiles mais plus osées, du brodé main, des brûlures, qui assume le pourquoi pas et les ratés autant que les réussites, lui est regardé d’un autre œil. On ne sait pas trop quoi en faire alors on lui offre cette cage dorée du festival. Le voilà ton bel aquarium tamponné certifié ‘en marge’ mais ‘en voie d’apprivoisement’. L’émergent frétillant, le jeune pas si jeune qui joue les turbulents au fond de la classe mais pour qui ont a de la tendresse. Et qui pourrait être pratique dans quelques années dans nos « cases à risques » de programmation – occupée par de belles compagnies que l’on admire depuis si longtemps et qui sont la découverte de l’année, après quinze ans de spectacles déjà écumés…
Mais chacun y trouve son compte. Du côté des théâtres un concept de festival politiquement correct pour adoucir les éclats, et pour les compagnies de la visibilité indéniable qui permettra de grandir dans l’échelle sociale et artistique. Chacun joue le jeu. Et quoi qu’on en dise, c’est mieux que rien. Ca a le grand mérite d’exister.
Il y a par contre une vraie question de fond à soulever.
La culture frileuse et vidée de ses sensations, de son sens premier, va-t-elle perdurer encore longtemps ? Le rock est aujourd’hui le premier produit marketing au monde, ses révoltes sont emprisonnées dans les VHS de nos parents, va-t-on refaire la même chose avec le théâtre engagé, risqué, foisonnant, unique et perfectible ? Le geste, le cri, sera-t-il lui aussi une nouvelle fois embaumé dans le vernis de l’émergence ou enfin mis sur le devant de la scène ? Notre jeunesse adorée et redoutée doit-elle travailler aux côtés des théâtres influents ou se passer d’eux ? Allons nous rencontrer les spectateurs ensemble, ou chacun de notre côté ? L’écart se creuse, faisons attention…

Guillaume Barbot
Cie coup de poker

———————————————————————————————————–

VI.

J’ai été traumatisé très jeune, je me revois sur le trottoir de la rue Louis Lumière, devant la MJC théâtre des 2 portes, nous sommes 11 comédiens en costumes, nous attendons le public. Or, Il n’y aura pas de public. Zéro public. A partir de ce jour- là, j’ai dit non à ce système absurde, j’ai inventé la 2CV théâtre, le théâtre à deux places. Et souvent, j’ai dû subventionner le public pour qu’il rentre dans mon mini -théâtre, je lui donnais 2 F pour qu’il paye sa place. C’était une belle parabole la 2CV théâtre, nous qui voulions faire du théâtre populaire, nous n’avions jamais de public.

Pour moi, le théâtre ce n’est plus jamais une salle fermée, le théâtre-bâtiment c’est de l’hérésie, le théâtre est né hors -théâtre, dans une fête agricole, le théâtre n’a rien à voir avec ces cubes noirs et fermés à la forme de tombeaux.

Il faut revenir aux origines, à Thespis, le premier comédien de l’humanité, en – 531 ans avant Jésus Christ. Il monte sur un chariot, au milieu de la fête. Pas d’abonnés, pas une place pour le prix de deux, pas de billets que l’on déchire à l’entrée. T’es conscient de ça ? le théâtre qui commence par un contrôle et une déchirure ! C’est pas le théâtre. Le théâtre naît dans une fête dionysiaque.

Alors oui, c’est sympa, les festivals de compagnies émergentes, des comédiens qui jouent pour d’autres comédiens pour se faire évaluer, et se faire repérer par des professionnels qui savent la différence entre ce qui est professionnel et ce qui ne l’est pas. Oui, mais on fait comment ? La réponse est claire, on détruit les lieux théâtraux, et on recommence tout depuis le début.

Haïti, 10 janvier 2010, 400 000 morts, mais une seule bonne chose, tous les théâtres s’écroulent, alors je suis allé les voir, et on a fait du théâtre originel, en pleine rue. Quelle beauté, quelle émotion, quelle vie. Pas de mur, pas de scène, les gens font cercle autour des acteurs. C’est ça pour moi l’émergence.

Jacques Livchine

———————————————————————————————————–

V.

« Les festivals dédiés à la “jeune” création sont-ils le signe d’une ouverture des programmations ou le signe de leur blocage? Sont-ils des tremplins ou des symptômes ? »

Je voudrais vous raconter un conte populaire Albanais.
C’est l’histoire d’un Roi et de son Sage Conseiller.
Le Conseiller (le Sage) du Roi, arrivé à l’âge de la retraite, demande à son empereur de se retirer des affaires. Bien sûr au début, le Roi ne veut pas en entendre parler ! Puis il finit par l’autoriser, et le conseiller se retire alors loin dans sa compagne auprès de sa famille.

Un jeune Conseiller est engagé par le Roi. Inexpérimenté dans cette fonction, le Roi décide de tester ses compétences et de voir ses qualités de conseiller.

Un jour, il lui demande d’apporter 30 loups, 300 guerriers et 50 hommes intelligents dans 3 jours, faute de quoi il lui fera couper la tête.

Le jeune Conseiller, paniqué à l’idée de ne pas satisfaire le Roi, réunit en urgence tous les gens du palais et les habitants de la région. Mais personne ne comprit les paroles du Roi et donc personne ne trouva de solution au problème ! Que veut-il ? Quel piège se cache derrière cette demande ?

Un jour, puis deux jours passent. Le jeune Conseiller est à bout de nerfs, au bord du gouffre. Il se referme sur lui et n’a aucune idée comment sortir de là ! Il a beau chercher, il ne trouve pas de solution. Puis un jour sa femme lui dit : « Chéri, quel est ton problème ? Pourquoi es-tu si sombre ? » Alors le jeune Conseillé lui raconte toute l’histoire. « Pourquoi ne vas-tu pas consulter l’ancien conseiller du Roi, le vieux Sage ? Lui saura comment résoudre l’énigme. »

C’est ainsi que le jeune Conseiller se rend auprès du Sage.
Celui-ci refuse de lui livrer la traduction du message, car si le Roi apprend qu’il a divulgué le secret, c’est lui qui aura la tête tranchée ! Mais le jeune l’implore, le supplie, lui raconte tout son désespoir ! Car trouver 300 guerriers et 50 hommes intelligents, ça d’accord, ça peut ne pas être difficile, mais 30 loups ! De notre temps et surtout en trois jours, c’est impossible ! Le jeune Conseiller a déjà envoyé les meilleurs chasseurs et ils sont tous revenus bredouille !

Le vieux sage lui dit que le Roi ne lui demande pas 300 cents guerriers, ni 50 hommes intelligents, ni trente loups, mais qu’il cherche autre chose. Et cette chose, c’est toi qui dois la trouver par tes propres moyens. « Pauvre de moi je ne trouverais jamais !!! », s’écrit le jeune Conseiller. « Alors écoute ce que le Roi a voulu te faire entendre : l’homme de vingt ans, il est fort comme un loup. A trente ans, il est courageux et il n’a peur de rien. Et à quarante ans, il devient intelligent et réfléchi ».

Le jeune Conseiller court chez le Roi et lui apporte la réponse. Le Roi est satisfait de la réponse, mais n’est pas convaincu qu’il ait trouvé seul la réponse. Il exige la vérité. Alors le jeune Conseiller, poussé à bout, finit par tout révéler, quitte à perdre sa tête.

Le Roi fait alors revenir le vieux Sage au palais et lui redonne ses fonctions et il nomme le jeune Conseiller comme assistant.

De quel jeunes parlons-nous ? De ceux de vingt, trente ou quarante ans ?

Nous, les « jeunes » artistes, compagnies, sommes-nous des assistants d’une programmation ou des affranchis ? Sommes-nous assistés ou accompagnés ? Que demande, que cherche le directeur/Roi ? Quelle est la place de nos sages metteurs en scène ? Nos spécialistes du théâtre ? Quel rôle doivent-ils avoir ?

Assisté/assistant, jeune/vieux, ancien/nouveau, Roi/esclave, étranger/français etc. Il est peut-être temps d’en finir avec tout ça et de voir les choses autrement.
Par exemple penser à la transmission, l’accompagnement, la confiance, la foie, la vision, le projet, la durée.
Car il est évident qu’un jeune de vingt ans se sent fort comme un loup et quand on arrive à l’âge de la trentaine on est prêt à jouer dans n’importe quel festival du monde, faire les salles les plus pourries qui existent, jouer dans les régions paumées, dans des pays dangereux, parce qu’on n’a peur de rien et on croit que tout est bon pour nous, on pense qu’ainsi on nous aide et qu’on nous veut du bien. Mais ce n’est que plus tard, à l’âge de la maturité, qu’on se rend compte de l’arnaque (ou pas). De la stigmatisation des « Jeunes ».

Aller au-delà de ces notions jeune/vieux… en travaillant ensemble. Nous avons besoin des anciens et eux aussi ont besoin de nous, l’un doit nourrir l’autre et vice-versa. Parler « jeunes », c’est stigmatiser, car quand on arrête-t-on d’être jeune ? A trente, quarante, cinquante, soixante ans ? Ne cherchons-nous pas être cette éternelle jeunesse tout au long de notre vie? Castrer, cloisonner, cataloguer, c’est ne pas avoir le cœur à l’état pur, celui d’un Artiste authentique. L’aveuglement pur et net. Le public veut voir et entendre. Un artiste.

Simon Pitaqaj

 

———————————————————————————————————–

IV.

Avec ce qu’il faut de punch pour cliver et ouvrir un débat, le texte in extenso de Diane Scott constitue à notre sens un assez juste état des lieux (peut-être même un état d’esprit). En contrepoint à ce texte et à votre demande, nous faisons acte de témoignage. Celui-ci est le produit de convictions propres. Tout cela est éminemment subjectif.

La voie (du samouraï) que nous suivons avec C.O.C. depuis 7 ans, nous conduit souvent à nous demander si nous ne préférons pas l’ombre après tout. « C’est dans l’obscurité qu’il est bon de croire à la lumière ». Notre modus operandi, notre pedigree, nos projets passés et ceux à venir le prouvent. Nous nous nourrissons de cette invisibilité relative, ce qui nous vaut occasionnellement – il faut bien l’avouer – des moments de découragement, des agacements, des coups de sang même. Malgré cela, nous continuons, menant notre barque au plus loin des gouffres amers.

De là où nous vous parlons aujourd’hui, nous continuons à faire feu de tout bois. C.O.C., ça pourrait tout-à-fait dire : Combustibles ! Outrances ! Cornegidouilles ! En vrai, c’est : crée ou crève. Ça vaut presque manifeste, ce nom brandi comme un héritage du « do or die » des punks britanniques. N’importe qui pourrait rougir d’une telle morgue adolescente lapidaire. Bêtement, nous en sommes fiers. Au moins, les choses sont ainsi claires (pour nous).

De temps à autre, de l’ombre, des caves, des abysses, nous avons émergé (idéalement, comme le requin blanc dans les Dents de la Mer de S. Spielberg) ; Paris Jeunes Talents en 2006, Ici et Demain en 2008, Une semaine en compagnie en 2011, Péril Jeune en 2013. Voici nos balises lumineuses flottant à la surface (le Chef Brody les ramène vers la poupe de l’Orca au moyen d’une longue gaffe ; on s’attend à enfin découvrir l’immensité du squale et on tremble ; on attend, puis rien ; l’Océan et la nuit de nouveau ; l’animal aura encore sondé), voici nos signes de vie(sibilité), nos hauts-faits, notre « légende ». Sommes-nous toujours des émergents ? Sommes-nous condamnés à l’émergence ? Notre émergence est-elle le symptôme d’une maladie en cours d’examen ?

Qui se sent morveux se mouche. Nous nous engageons dans notre travail avec la plus grande probité, sans autre stratégie que celle de nous en tenir à une certaine éthique. Nous présupposons que ceux qui sont en charge de nous épauler, nous orienter, nous aider s’engagent de la même manière. Qui se sent morveux se mouche.

Si l’on s’en tient à notre expérience des choses, jusqu’à présent, nous n’avons été déçus qu’en de très rares occasions. La plus grande partie des personnes qui, à un moment donné de notre parcours, ont porté une attention critique particulière à notre démarche et nos spectacles, continuent de le faire. Grâce à certaines d’entre elles, nous avons été accueillis, conseillés, aidés, encouragés et parfois financés.

Nous avons donc pu jouer nos spectacles dans des conditions adaptées à leur forme, leur propos, leur histoire, leur(s) ambition(s). Du public et parfois des journalistes y sont venus. Nous travaillons sans attaché de presse, sans chargé de diffusion et nous n’avons pas d’administrateur permanent.

Bien sûr, nous aussi nous aimerions pouvoir monter plus facilement nos productions et compter sur un soutien indéfectible de l’Institution avant tout pour pouvoir payer convenablement nos équipes, c’est-à-dire à la hauteur de leurs compétences et de leur investissement. Tout n’est peut-être pas question de reconnaissance, mais simplement de moyens. Au-delà de cette considération essentielle, nous avons donc peu de raison de nous plaindre.

Au tout début de notre parcours, un directeur de scène nationale nous avait confié que si le travail était intéressant, on s’y intéresserait. Naturellement, rapidement, fatalement. Qu’il ne suffisait pas grand-chose, parfois d’une seule personne pour cela. Il appelait cela La Théorie des Pingouins. Nous avons tendance à croire en cette théorie à la fois rassurante et sacrément flippante. Pendant, ce temps nous avançons, pensant à cette phrase dans Cap au Pire de Beckett : « Essayer encore. Rater encore. Rater mieux ».

Ainsi, notre dernière création …hic sunt leones abordait la marginalité choisie, la transmission et le rapport conflictuel à l’institution. Sous une forme elliptique et fragmentaire qui doit beaucoup aux pop-songs, nous tentions de donner forme par cette méchante farce à ces monstres qui vivent au-dedans de nous. Ce texte est peut-être l’autre versant de ce témoignage. Son Yang.

Compagnie C.O.C

———————————————————————————————————–

III.

Jeunes, trop jeunes, déjà ringards, loupé du coche, aigris, frustrés
Émergents, branchés, dans le vent, reconnus, stratèges et méritants

Il s’agit de savoir qu’on existe, pour soi. D’en éprouver la réalité, face et au contact des autres. Il s’agit d’exister au milieu des autres. D’être identifiable. Identifié. D’appartenir à un ordre, une famille, une communauté, un clan, un « milieu ». On le ressent comme vital ce besoin d’être rassuré, tout va si vite, tout est si décisif et urgent dans cette société anthropophage, que toute forme d’opacité, de lenteur, d’étrangeté est présumée coupable, de feignardise, d’hermétisme ou d’élitisme, coupable de se marginaliser, coupable d’auto-exclusion !

Il n’y a pas de place à conquérir, la place est acquise de fait. Je n’irai pas me battre pour une chose que personne ne peut remettre en jeu, sur qui personne n’a de droit. On veut me faire croire que j’ai quelque chose à perdre !

L’art travaille à l’autonomie intellectuelle, l’art travaille à cultiver les différences, à la survie des minorités. Il n’y a pas une bannière pour les artistes, il y a des citoyens qui chérissent l’indéfinissable, l’indicible, qui tente d’opposer en permanence une alternative à l’ordre massif. Tout ordre est excluant. J’ai une voix, je travaille avec des individus et non avec un système. Je n’ai pas la vocation de construire un système, d’autres le font mieux que moi. J’ai pour vocation d’interroger sa capacité à faire cas de chacun, de rappeler que toute masse se compose d’individus responsables, tel est le projet démocratique ; il exige de chacun une rigueur, une cohérence personnelle. L’institution culturelle n’a de sens que portée par des personnalités, des projets et des structures singulières, elle ne peut pas définir d’échelle de valeur commune sans faire de propagande, sans condamner l’art à sa marge.

L’art fait par chacun devrait résister à la loi de la rentabilité, au mercantilisme, chacun devrait veiller à son intégrité intellectuelle, à préserver la singularité de sa démarche, de son expression, résister à une menace virtuelle qui confond isolement et singularité, qui confond talent et popularité.
Le monde bête et frénétique dans lequel nous vivons exige que nous soyons bien arrimés à nos motivations : pourquoi fait-on ça ?

Anonyme

———————————————————————————————————–

II.

Nous, les émergents

Ce texte est un élément de réponse à la problématique de l’émergence en France et une réaction au texte de Diane Scott. Je me suis permis d’utiliser certaines citations de ce texte pour illustrer mon propos.

Sur notre manière d’analyser le système

Les festivals dédiés à la « jeune » création sont-ils le signe d’une ouverture des programmations ou le signe de leur blocage? Sont-ils des tremplins ou des symptômes ?
J’ai l’impression qu’actuellement, notre système d’analyse et la manière dont nous posons les questions sont aussi symptomatiques que les problèmes qu’ils posent. Nous avons tendance à simplifier la problématique ou à l’inverse considérer la problématique de haut en la globalisant. Pour reprendre un texte d’Edgard Morin sur la pensée complexe : « Il ne s’agit pas d’opposer un holisme global en creux au réductionnisme mutilant; il s’agit de rattacher les parties à la totalité. »

Dans cette problématique de l’émergence, j’en viens à me poser cette question : Faut-il chercher un coupable? Non pas que l’analyse du système et sa critique ne soient pas à faire mais l’on sait tous que ce système permet, bon gré, mal gré à des intermittents de vivre. Et l’analyse du système tiré hors d’un contexte socio-économique tendu, en crise me donne le sentiment d’un repli corporatiste.
Ne suivons-nous pas, sans le vouloir, une dynamique globale de repli sur soi, là où l’art vivant devrait s’ouvrir et aller à contre-courant ?

Une analyse du système propre au théâtre d’aujourd’hui pourrait se focaliser non sur le relativisme d’une action telle que les festivals d’émergence mais sur ses points d’efficience. L’analyse est certes un facteur de compréhension du monde mais le changement vient de l’action. L’action bouleverse dans une certaine mesure et fait par la suite (parfois) prendre conscience du chemin à suivre. En ce
sens les festivals d’émergents valent. Ils ont le mérite d’exister. Ils ne sont pas justes, exhaustifs mais ils fonctionnent dans le sens où ils donnent à voir des artistes qui ne le seraient pas sans eux. Le public répond présent.
Peut-être qu’à l’avenir il en faudra encore plus. Des festivals toujours plus différents et différenciés. Ces festivals pourraient même entrer dans des concurrences esthétiques qui pourraient finir (sait-on jamais) en véritable élan historique.

Sur la lutte sans espoir

En lisant ce texte, j’ai pu voir une analyse très fine d’un système théâtral qui peut sembler vérolé. J’ai le sentiment qu’il place l’institution en entité omniprésente et l’émergent en artiste attaché et incapable de produire scandale et révolution librement. Pour faire court, après cette lecture, j’ai eu l’impression que sous l’égide de l’institution tout se vaut… donc rien ne vaut.
Est-ce que le lien avec le système tue dans l’oeuf toute tentative de création véritable ? Suis-je dans un mouvement créatif tristement homogène ? À la lecture de ce texte, j’ai eu tendance à le croire.

« Toute tentative pour fabriquer du scandale, c’est-à-dire pour prendre appui sur un hors-champ, est vouée à l’échec, à quelque chose de fatalement dérisoire. »

De quoi parle-t-on ? Faire la révolution en démocratie ? Fabriquer du scandale pour attirer l’oeil ?
Nous avons un luxe, bénéficier d’un système qui permet de travailler dans des conditions vivables.
Qu’en est-il en Afrique ou au Maghreb ? Aujourd’hui, me semble-t-il, l’enjeu n’est pas la révolution rapide et spectaculaire ou le scandale comme autant de polémiques quotidiennes. Le subversif est ailleurs. Ce n’est pas « hors champ » qu’il nous faut chercher (d’autant plus si celui-ci n’existe plus) mais bien ici, dans ce « champ » à la fois imparfait mais fécond. Faisons pousser. Faisons trop pousser. Allons au-delà des limites et voyons ce que nous récoltons.

Certes, le théâtre n’est pas pur. Il porte les stigmates de notre époque : crise, hystérie, vision à court termes, disjonction et nihilisme. Ne devrions-nous pas restaurer la relation, le recul et une temporalité dans la réflexion plus ouverte au méditatif et au véritable questionnement ?
Pour moi, la « révolution » va en ce sens : pondérer une époque, faire entendre l’insondable. Aller à contre-courant sans chercher coûte que coûte à affirmer par la force une position extrême ou désespérée. Peut-être que le théâtre doit être douceur aujourd’hui et chuchoter à une époque de hurlement ? Nous perdons peut-être en ce moment des valeurs d’artisans qui ne cherchent pas l’acte
remarquable mais efficient à long terme. Ne demandons-nous pas au système de pallier à nos propres faiblesses ?

J’aime l’idée que pour arriver à nos fins, il nous faille agir sur ce sur quoi nous avons prise. Personnellement, ce système m’a permis en partant de zéro d’être ici. Ce système m’a permis d’apprendre auprès de personnes que j’admire sans débourser d’argent. Ce système m’a permis d’être entendu par certains qui me suivent et me font confiance. Enfin, c’est ce système que j’aimerais dépasser sans logique de révolution, mais celle d’échappée.

L’émergent et son territoire

Est-il possible d’avoir les pieds dans l’action locale et les yeux rivés sur la diffusion nationale ?
Pouvons-nous partager notre temps entre les projets de créations et ceux « ouverts au public » sans altérer notre geste artistique ? Encore une fois, cette question est mal posée car disjonctive. Ce choix n’existe pas. L’un ne va pas sans l’autre.
Ce système binaire est présenté ainsi par le politique. Un peu d’argent signifie un peu d’action socioculturelle. Ce qui nous donne une forme de cahier des charges (officiel ou officieux) où ces deux principes doivent coexister artificiellement.
Je ne suis pas pour considérer le travail « social » comme une corvée. Le théâtre est social. Le théâtre n’est pas une fin mais un moyen, un outil qui doit descendre de son piédestal pour trouver souplesse et réaction face à un système mouvant. Mais pour moi, il est primordial que ce principe du travail de terrain ne soit pas disjoint du travail de création. Lorsque ces deux pôles se complètent, une véritable émulsion artistique est possible. J’aime l’idée d’ouvrir ma création au local et de tirer ma pratique locale à une pratique créatrice, affûtée qui forme le sens critique. Ce liant est encore à inventer. Nombre de projets de terrain liés à la création sont encore « de façade ».
Le rapport véritable au local, à l’ouverture sur l’autre, cette logique de va et vient est une recherche d’équilibre, un art de funambule essentiel et propice à l’avancée artistique.
Je pense même que le public au-delà de la pratique veut surtout partager, voir nous épauler, lorsque nous traversons la fragilité d’un geste artistique.
Et si l’équilibre entre local et national n’était qu’instabilité ? N’est-il pas possible de relier ce qui semble antinomique ? Ou pour reprendre l’expression bouddhiste : Pourrions-nous choisir la voie moyenne?…

L’institution vue d’en bas

On va me dire que je porte la douce naïveté de l’émergent. Mais de là où je suis, voilà ce que je vois : A mon niveau l’institution n’est pas une entité vide, froide et déshumanisée. Le concept même d’institution me dérange en ce sens que je ne peux l’éprouver. Mes interlocuteurs ne sont pas « l’institution » mais des personnes ayant un avis subjectif, bienveillants ou non à mon égard. Ils subissent parfois des directives qui peuvent nous sembler absurdes. Je ne prétends pas comprendre d’où elles sortent. Quoiqu’il en soit, ceux qui composent l’institution ont (souvent) un avis à défendre et une certaine marge d’action. C’est ce que je vois de l’institution, ce sur quoi j’ai prise et ce sur quoi je peux agir.

Le programmateur et les CDN

En ce qui concerne les programmations, ma vision est par nature parcellaire. Je n’assiste à aucune tractation. Je ne décide de rien si ce n’est de mon geste artistique. Comment juger ?
Mais nous, les émergents, que demandons-nous aux programmateurs ? Sortir d’un système de copinage, d’une mécanique d’échanges ? Savoir partir à l’inconnu, aller voir ce qu’on lui propose même s’il ne nous connait pas, même si personne ne nous connait ? Garder un oeil objectif et critique égal en toute occasion ?
Notre demande n’est-elle pas utopique ?
Le système de réseau relationnel au sein de corporation a toujours existé. Il existe d’autant plus aujourd’hui que les situations confortables sont rares et donc précieuses. Qui est prêt à choisir l’équilibre instable ?
Personnellement, si j’étais dans la position du programmateur, je doute d’en avoir la force.
Aujourd’hui, on peut en croiser qui ont rendu les armes. Certains n’ont plus la force de choisir, de garder ne serait-ce qu’un oeil ouvert. Certains cherchent « la pépite », la chose qui sort des sentiers battus. Il faut du spectaculaire, du scandaleux, il faut crier plus fort que les autres. Au-delà de la découverte, certains programmateurs ont envie de briller d’avoir découvert. Ce qui brille est-il précieux ? Certains tentent même de savoir ce qui convient à « leur » public. Est-ce une bonne approche ? Le gout personnel n’est-il pas le seul qui vaille ? Peut-on penser à la place d’un public ? Ne participons-nous pas ainsi à l’appauvrissement des esprits ?

« L’émergence emporte une carte mentale qui induit des dynamiques délétères, un système strictement pyramidal qui structure les désirs autour d’une obsession de l’ascension, qui hystérise beaucoup et crée des souffrances là où un système tendanciellement polycentrique répartirait mieux les idéaux et les espaces de reconnaissance. »

Le système polycentrique n’existe-t-il pas déjà ? N’est-ce pas la mission première du CDN que d’éclater cette structure pyramidale ? Cela revient-il à dire que toutes les structures CDN sont identiques ? On oublie ici que le CDN n’est qu’un outil et que ce sont les dirigeants des CDN qui l’utilisent. On ne me fera pas croire que tout est pareil. Qu’un CDN est identique à l’autre. Que tout est vain.
J’aime à croire que le CDN peut être une figure de proue, une structure totalement ouverte et aventureuse sur son territoire. Bien sûr, le CDN fermé, refermé et impénétrable existe. Le CDN qui conforte encore l’idée du théâtre au-dessus des hommes, le théâtre qui fait peur au public de sa propre ville. Le CDN peut-être un luxe qui invite à la paresse ou un outil si lourd à gérer, si peu souple, qu’il ne permet à ses occupants que de traiter de sa propre gestion.
Mais le CDN ouvert, aventureux et engagé existe également. Qui sont ces directeurs de CDN qui font différemment (ne serait-ce qu’en partie). Ne faudrait-il pas les aider ? N’y a-t-il pas un clou à enfoncer ici ?…

Les dirigeants de CDN ne sont que des hommes. Ils n’aiment pas le déséquilibre, l’instable, l’aléatoire, avancer en aveugle. Mais certains y parviennent, même de manière ponctuelle. Nous, émergents, devrions être à l’affût de ceux qui ont cette qualité. Allons leur tenir la main, car certains veulent nous amener à les dépasser.

Nous, les émergents

Mais nous, les émergents, que demandons-nous à nous même ?
J’entends souvent les artistes se plaindre de rester dans l’anonymat, invisibles aux « hautes instances ». Mais sommes-nous visibles ?
Je nous invite à la souplesse. La posture d’artiste sans compromis, intègre qui attend, crispé, d’être découvert est certes noble mais ne marche pas. La faute au système, peut-être mais ça ne change rien à cette réalité. N’altérons pas notre geste artistique mais n’entrons pas dans une logique de rancoeur et de crispation immobiliste. Souplesse, mais détermination, conviction, combat.

Et, où sont nos initiatives communes ? Encore une fois, les compagnies se multiplient mais le liant est manquant. (Le festival est-il une forme de réponse ?) Ne sommes-nous que des émergents attendant passivement le secours de « l’émergé ». Allons chercher notre public, passons par les portes, les fenêtres et le toit. A nous de le faire déplacer. L’initiative est encore possible. Notre initiative au sein
du système peut dépasser le système lui-même. Si nous lions à la racine notre initiative au public comment le système ne pourrait-il pas suivre ?
Faire, ce n’est pas forcément faire à l’échelle d’un CDN. Faire, peut être local, commencer petit.

Lors du festival de Villeréal, j’ai proposé un projet de créations courtes tirées des histoires du village. En une semaine, écriture, répétitions et représentations devaient se produire. Ce projet avait l’atout d’être excitant pour moi sur le plan artistique et attrayant pour un public réfractaire au théâtre. Ainsi, j’ai pu expérimenter une initiative locale qui partait du réel et dont la forme peu coûteuse pouvait être à l’origine d’un liant inter-compagnies.
Bien sûr chaque initiative « liante » est longue et difficile à mettre en place. Il faut se battre encore une fois. Mais si l’on parvient à toucher le public en partant d’un financement local (même modeste) et à s’abroger de l’institution, c’est l’institution qui demandera elle-même à participer.
Ou peut-être, suis-je naïf encore une fois…

Festival et public

Qu’est ce qui fait déplacer le public ? Le terrain connu et reconnu ou l’évènement, l’exceptionnel.
Or aujourd’hui, si les artistes sont en surnombre, le public déserte. Nous pouvons nous draper passivement dans un passéisme où la plainte prédomine. Le théâtre fermé, celui qui se regarde est un art pur, utopiste, rigide et qui constate, hébété, qu’il n’enfante pas sa propre révolution. C’est qu’il faut aussi lever la tête et regarder le public. Accepter le fait que notre public ait aussi ses failles,
un manque de curiosité et ne considère plus notre art comme central. L’esprit s’appauvrit, la société se disloque. Séchons nos larmes et donnons au public ce qu’il est presque prêt à recevoir.
Les festivals dédiés à l’émergence offre un élément de réponse à ce principe de réalité.
On y propose l’idée de l’inconnu, l’inhabituel. Le menu est une surprise. Et pour nous, ils offrent le luxe d’apprendre, d’avoir la possibilité d’échouer mais aussi d’être entendu parfois pour la première fois.
Finalement, pour moi, la question de l’émergence est mal posée. Nos manières de poser les questions devraient se garder du manichéisme du système qu’elles attaquent. Simplifier n’aide pas à comprendre et aboutit à une vision mutilée. Notre système est constructif et destructif, il aide et décourage, il ordonne et produit du chaos. Notre recherche pourrait se baser sur l’expérimentation,
l’initiative efficiente. Notre concept même de révolution pourrait être réinventé.
Je reste persuadé qu’aujourd’hui, peut-être plus que jamais, nous pouvons agir et faire réagir. Certaines de nos questions méritent d’être posées autrement, car hier n’est pas aujourd’hui. Peut-être alors qu’un élément de réponse deviendra « émergent ».

Julien Guyomard

———————————————————————————————————–

I.

Diane Scott

1) Si les spectacles de ces festivals sont jugés formidables, pourquoi ne bénéficient-ils pas d’une programmation « comme les autres », que leurs auteurs soient jeunes ou pas, connus ou pas, plutôt que d’être paternellement délégitimés de la sorte ? Si en revanche ces spectacles sont inaboutis ou faibles, pourquoi auraient-ils leur place dans un choix raisonné ?

2) Si ces spectacles sont effectivement le fait de gens nouveaux (jeunes, récents ou novateurs), leur consacrer un temps à part ne revient-il pas à énoncer que ce qui se donne le reste du temps de la saison est soit un classement générationnel, soit une présentation de choses rances ?

3) Sinon, n’en va-t-il pas d’enjeux tout autres qu’artistiques ? Dans chacun de ces trois cas, quelque chose achoppe, et c’est l’enjeu de ce texte que de tenter de déplier les difficultés de cette notion, c’est-à-dire ses usages et le système dans lequel ils prennent place et fonction. […]

Pour qu’un spectacle bénéficie d’une programmation « comme les autres », encore faut-il que les programmateurs sachent qu’il existe. Le mien (« les Fidèles, Histoire d’Annie Rozier »), a été joué au Festival Impatience. C’était le premier spectacle (abouti, s’il en est) d’une compagnie toute neuve, à l’équipe plutôt expérimentée et pas spécialement jeune (acteurs de 25 à 60 ans). Notre travail a trouvé un écho positif lors de ce festival et nous a permis d’être rejoués, de nous faire connaître et de créer un deuxième spectacle dans de bonnes conditions. Personnellement, je n’arrive pas à sentir en quoi offrir un coup de projecteur à un travail qu’on aimerait voir sortir de l’ombre, ferait vieillir prématurément les spectacles donnés « le reste du temps de la saison », que j’ai rejoint depuis.

Anna Nozière